Ariocarpus bravoanus : sur la brèche


Par Geoff Bailey, John Miller et Martin Smith, 2006/01/20.
La version originale de cet article peut-etre lue sur le site Living Rocks of Mexico.

À ce jour, Ariocarpus bravoanus est uniquement connu dans une petite zone géographique située dans l'état de San Luis Potosí, au Mexique. C'est l'espèce du genre Ariocarpus la plus récemment décrite, découverte par Héctor Hernández de l'UNAM (Université Nationale Autonome du Mexique) alors qu'il collectait des exemplaires de Stenocactus dans le cadre d'un projet d'herbarium. Sa description fût publiée par Hernández & Anderson dans la revue Bradleya en 19921). Cette petite plante fût découverte accidentellement dans le sol retourné lors du prélèvement d'une autre plante plus grande. Son étude indiqua rapidement qu'il s'agissait d'une nouvelle espèce d'Ariocarpus, espèce à rapprocher d'Ariocarpus fissuratus v. hintonii, elle-même récemment décrite, et que l'on trouve quelques 75 kilomètres plus au nord2). Ariocarpus bravoanus est particulièrement intéressante en elle-même car elle représente un lien entre les sous-genres Ariocarpus et Roseocactus. Cette nouvelle espèce fût nommée en l'honneur du Dra Helia Bravo, qui a largement contribué à l'étude des Cactaceae du Mexique. Des études ultérieures indiquèrent qu'Ariocarpus fissuratus v. hintonii, malgré une certaine ressemblance avec Ariocarpus fissuratus, partageait avec Ariocarpus bravoanus de nombreux traits morphologiques tels que la structure des tubercules, un épiderme papillé ou bien un test de graine similaire etc… Ariocarpus fissuratus v. hintonii fût par conséquent reclassé comme sous-espèce d'Ariocarpus bravoanus par Anderson et Fitz Maurice3).

Le genre Ariocarpus est depuis longtemps très populaire au sein de la communauté des cactophiles, et il était inévitable que cette nouvelle découverte suscite l'intérêt des collectionneurs. Il ne fût donc pas surprenant qu'Ariocarpus bravoanus devienne rapidement l'une des espèces les plus recherchée parmi les cactus mexicains; et du fait de la législation mexicaine actuelle en matière de préservation de la flore endémique du pays, législation draconienne qui empêche toute introduction légale d'un taxon sur le marché international, il est encore moins surprenant que cette plante attira l'attention de contrebandiers désireux de se faire de l'argent en pillant l'habitat très restreint de cette nouvelle espèce. En dépit des diverses tentatives pour protéger les plantes, notamment en ne publiant pas la localisation exacte du site de découverte, ce dernier fût vite connu et le pillage débuta. Les autorités Mexicaines tentèrent alors de protéger les plantes grâce à l'édification d'une clôture tout autour du site, mais cela ne fît que signaler aux regards peu scrupuleux l'emplacement exact de celui ci. La population locale fût alors avertie de la présence de cette plante en danger et on leur demanda de remplir le rôle de “gardiens”, fonction qui fût, nous le pensons, remplie avec succès par certains riverains… au moins pour un temps. Quand nous avons visité le site en octobre 2000, nous avons été interrompus durant notre séance photo par trois riverains qui nous indiquèrent que personne n'était autorisé à pénétrer dans l'enceinte… car il y avait à l'intérieur de rares 'biznagas' (NdT : terme générique et vernaculaire désignant un cactus globulaire au Mexique). Ils étaient plutôt amicaux, et quand ils réalisèrent que nous n'étions pas en train de prélever illégalement des plantes, ils nous permirent alors de continuer nos photos… sous leur regard attentif tout de même. Toutefois, le rôle de ces “gardiens” évolua au fil du temps vers celui de braconnier quand ils réalisèrent l'argent qu'ils pourraient tirer de la vente des plantes aux visiteurs de passage. Le site fût alors systématiquement pillé par les gens du coin, collectant des plantes pour ensuite les vendre; et au début 2002 seuls quelques exemplaires subsistaient sur le site. Le seul réel espoir pour ce taxon fût que d'autres populations, inconnues des collecteurs, existaient quelque part; et, en effet, d'autres sites ont été trouvés ultérieurement à proximité, mais ces découvertes sont demeurées non publiées dans l'espoir que ces populations demeurent intactes.

Nous avons visité l'un de ces sites en mars 2001. Bien que nous n'ayons pas pu explorer entièrement la zone par manque de temps, il nous fût toutefois possible d'observer de nombreux spécimens de tout âges et de toutes tailles (Fig. 1) et d'estimer la population à 200-300 individus. Cette visite, effectuée durant la saison sèche, lorsque les plantes n'étaient pas en fleurs, donc moins visibles, rend cette estimation probablement minimisée.

Figure 1 : Ariocarpus bravoanus

Deux nouveaux sites, portés à notre connaissance, furent étudiés en octobre 2003. Malheureusement, en dépit d'une recherche intensive durant près de deux jours, aucune plante n'y fût découverte. Cette période de l'année, à la fin de la saison des pluies, est la plus favorable à la localisation des plantes puisqu'elles alors sont en fleurs. Mais nous n'avons vu que de nombreux trous, preuves d'excavations passées, et un sol par endroits remué.

Nous sommes alors retourné au village le plus proche, et nous nous sommes assis à l'extérieur d'un garage qui vendait des bières fraîches en essayant d'entamer la conversation avec les riverains. Et cela n'a pas pris bien longtemps pour qu'un attroupement se forme autour de nous. La plupart des gens connaissait la plante, appelée ici 'estrella' ce qui signifie 'étoile'. Tout en insistant sur le fait que notre préoccupation première était la protection de cette plante, nous leur avons demandé s'ils avaient vu des étrangers en train de déterrer des plantes. Il y avait eu en fait trois groupes de 'gringos' qui avaient visité les lieux; et oui, effectivement, ils avaient emporté avec eux des plantes. Après leur avoir exprimé notre intérêt pour la flore locale, et expliqué que Martin travaillait à la propagation de cette espèce dans la pépinière du jardin botanique El Charco del Ingenio situé à San Miguel de Allende, nous avons été estomaqués quand l'un des hommes de l'assistance nous a soudainement demandé combien de plantes nous voulions, annonçant un prix de 20 pesos (environ 2 euros) pour un demi sac rempli de plantes, et disponible immédiatement ! Il était clair que des plantes collectées illégalement étaient stockés dans le village et disponibles à la vente. Un vieil homme, marmonna alors quelque chose à propos de la faune; et une fois interrogé, il précisa que serpents, aigles et chats sauvages étaient également disponibles à la vente. Il indiqua également clairement que des fonctionnaires locaux étaient impliqués dans la combine et que des visiteurs étrangers achetaient des lots en vrac de plantes auprès des villageois pour ensuite les expédier à l'étranger, plutôt que d'aller eux-mêmes collecter les plantes sur site. C'est désormais un fait avéré que des spécimens d'Ariocarpus bravoanus mais également d'autres espèces mexicaines ont été proposés à la vente en quantité non négligeable en Europe et en Extrême-Orient ces dernières années. En dépit des lois mexicaines, il est toujours aussi facile pour les trafiquants internationaux d'acquérir des lots entiers de plantes prélevées dans la nature, puis de rapidement retourner dans l'anonymat de Mexico City pour ensuite sauter dans le premier avion.

Sur la base de ce que nous avons pu voir sur le terrain, il apparaît que le pillage systématique des différents habitats avait probablement eu lieu durant l'automne, quand les plantes sont en fleurs, c'est à dire lorsqu'elle sont le plus visible, et ce, plusieurs années de suite. Nous pensons que cela explique le mieux la disparition complète des plantes, car celles qui n'ont pas été repérées la première année, sont prélevées la saison suivante. Nous avons effectué la même désolante constatation sur un autre site, également pillé, probablement durant l'automne 2002, où, là encore, plus aucune plante n'était présente. Sur le site originel, celui qui fût clôturé, seuls 5 survivants purent être localisés. Il s'agissait soit de plantules (Fig. 2), soit de très jeunes plantes, non florifères, de taille trop petite pour avoir une quelconque valeur marchande significative (Fig. 3). Un reliquat pathétique de la population observée en octobre 2000 (Fig. 4 et 5), qui devait elle-même n'être déjà plus que l'ombre de la population originelle de 1992.

Figure 2 Figure 3 Figure 4 Figure 5

Le lendemain, en roulant en direction du nord, nous avons pu voir de nombreux stands tout au long de la route, proposant à la vente de nombreuses espèces de cactus, notamment Ariocarpus retusus et Astrophytum myriostigma (Fig. 6), aux côtés d'aigles capturés avec leur petits, de peaux de serpents tannées et des chats sauvages en cage. Les vendeurs racolaient le chaland. Figure 6Une femme qui tenait par les pattes un poussin encore tout duveteux, le secouait sans ménagement pour simuler son vol. Nous avions déjà repéré de tels stands lors de nos précédents voyages, mais il semble que ce genre de commerce se soit largement développé au fils des ans. Plus tard, lors d'une conversation avec Walter Fitz-Maurice et son épouse Betty, nous avons appris que problème était récurrent dans l'état de San Luis Potosí, et que les autorités locales ne s'en préoccupaient que très rarement, ne faisant qu'un exemple occasionnellement, diminuant pour un temps le trafic visible qui reprenait de plus belle plus tard. Dans ces contrées pauvres, il est bien compréhensible que le souci premier des populations les plus démunies est avant tout de nourrir leur famille, et ce, bien avant la conservation de la faune et de la flore locale; mais nous sommes quand même en face d'un processus dramatique qui voit ces pauvres gens détruire peu à peu leur environnement. Il apparaît donc clairement que la dimension économique et politique de ce problème est liée à son aspect purement écologique.

Figure 7 Figure 8

Durant ce voyage, d'autres preuves irréfutables de pillage nous apparurent sur deux autres sites importants. L'un d'eux est un site très connu de Pelecyphora aselliformis dans l'état de San Luis Potosí; l'autre étant un site d'Ariocarpus fissuratus - de la soit-disante variété 'lloydii', dans l'état de Coahuila. Nous avions étudié et photographié ces deux sites très connus lors de précédents voyages (Fig. 7 et 8). En octobre 2003, les populations de ces derniers avaient très nettement diminué comme le montraient de toute évidence les nombreux signes de prélèvements relevés sur place.

Si les prélèvements illégaux cessent dans les prochaines années, il est clair que les populations d'Ariocarpus bravoanus se régénéreront grâce aux plantules passées au travers des mailles du filet des contrebandiers ou grâce au stock de graines encore présentes dans le sol. Toutefois, cette perspective ne résoudra pas pour autant le problème de la conservation pérenne de cette espèce, puisqu'alors un nouveau cycle de pillages se produira dès lors que les plantes auront atteint une taille suffisante pour avoir une valeur marchande intéressante. La question récurrente est donc de savoir comment endiguer ce commerce de plantes et d'animaux. Sans nul doute, cela requiert l'intervention double des autorités mexicaines et de la communauté internationale afin de poursuivre les contrevenants. Il pourrait également être utile de payer correctement les gens du pays afin qu'ils deviennent “les gardiens” de ces plantes. Leur donner un revenu alternatif correct leur éviterait sûrement d'avoir à prélever ces plantes afin d'en tirer quelques subsides. Parallèlement, la diffusion contrôlée de graines et de plantes reproduites artificiellement réduirait de façon importante la pression exercée sur les populations d'espèces endémiques rares tout en coupant l'herbe sous le pied de ceux qui, sans se préoccuper aucunement du délicat équilibre de l'écosystème dont font partie ces plantes, déciment leur habitat dans le seul et unique but de faire du profit.

Auteurs : Geoff Bailey, John Miller et Martin Smith (Jardin Botanique El Charco del Ingenio, San Miguel de Allende, Guanajuato, Mexique).
Publié le : 2006/01/20.
Traducteurs : Pierre Gambart, relecture par Alain Laroze.
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1)
Héctor M. Hernández & Edward F. Anderson, Bradleya, 10, 1-4, 1992.
2)
W. Stuppy & N.P. Taylor, Bradleya, 7, 84-88, 1989.
3)
Edward F. Anderson & W.A. Fitz Maurice, Haseltonia, 5, 1-20, 1997.