Raid Chili Pépère, 27 mai : Copiapo - La Serena

En se levant à peu près à la même heure que les autres jours, nous fûmes bien plus tôt que d'habitude sur la route. Un effet de notre nombre moindre j'imagine. Le petit déjeuner dans la grande salle fut copieux. C'était bien un routier. Et un petit déjeuner en compagnie d'une troupe de routiers chiliens, ça vaut le détour.
Il est 8 heures passées lorsque nous reprenons la route. Il fait froid (entre 5 et 10°C) et le ciel est tout bleu. Nous filons vers le sud sur la Ruta 5. C'est la troisième fois que nous prenons cette route mais la première dans ce sens et de jour. Quatre vingt dix kilomètres après Copiapo, nous prenons vers l'ouest en direction de Canto del agua. La piste traverse une plaine et nous rapproche des collines qui sont à l'ouest.. Même si le paysage est encore aride, nous ne sommes plus dans l'Atacama. Il y a des arbres par-ci par-là et aussi des cultures.

Copiapoa echinoides Canto del agua est à l'entrée d'une vallée qui descend vers l'océan. Le fond de cette vallée est plat, large de 100 à 200 de mètres et encadré de collines assez pentues. C'est sur ces collines que nous allons trouver notre bonheur. Nous nous arrêtons un peu au hasard (A66) et ne tardons pas trouver des Copiapoa echinoides en quantité. Cela va de jeunes individus solitaires jusqu'à des touffes d'une trentaine de têtes, la couleur de l'épiderme est plutôt verte, au moins sur la partie supérieure de la plante. Ici les plantes portent bien leur nom, ce sont de véritables boules de piquants. Visiblement certaines ont servi de repas peut-être à des guanacos. On se demande comment font ces bestioles pour croquer là-dedans sans se blesser. A moins que ce ne soit des souris.

Nous n'avons pas vu de souris, mais beaucoup de guanacos, dont un justement à cet endroit mais mort depuis sûrement quelques heures à peine. A t-il été heurté par une voiture ou a t-il fait une chute ou… nous ne le saurons jamais. Ce sont de beaux animaux au pelage roux sur le dos et blanc sur le ventre. Leurs grands yeux noirs rappellent ceux de leurs cousins chameaux et dromadaires.
Il y a aussi évidemment des Eulychnia, comme presque partout. Mais ceux là sont plutôt en bon état et leur tronc lignifié et lisse comme s'ils étaient polis, est du meilleur effet. Certains ont même leur base enflée comme s'ils se prenaient pour des plantes à caudex. Eulychnia acida ou breviflora, je ne sais pas faire la différence s'il n'y a pas de fruit.

Eulychnia Nous avons pris notre temps à cet arrêt, une bonne heure à flâner. Le suivant (A67) fut beaucoup plus rapide, pas plus de 15 minutes à la recherche de supposés Copiapoa echinoides colonnaires. En fait, ils étaient strictement identiques à ceux de l'arrêt précèdent, certains croqués là aussi, avec les mêmes Eulychnia aux troncs lisses, les mêmes Oxalis gigantea. Petite nouveauté, la présence des premiers Miqueliopuntia miquelii qui vont être de plus en plus nombreux en allant vers l'océan et en allant vers le sud. Nous sommes ici dans l'extrême nord de leur aire de répartition. Quelques centaines de mètres plus loin des panneaux nous rappellent que nous sommes dans le Parc National Llanos de Challe. Le chalet de l'administration du parc est un peu à l'écart de la route.

Je vois quelque chose bouger sur la piste, au loin. Me doutant de ce que cela peut être, je coupe le moteur et laisse filer la voiture en essayant de m'approcher au plus près sans effrayer la troupe d'une demi-douzaine de guanacos qui passe par-là. Ils nous ont repérés mais la voiture étant maintenant arrêtée, ils semblent perplexes. Que faire ? Une moitié de la troupe se décide à traverser la piste et s'en éloigne en croquant au passage quelques Nolina puis s'arrête pour attendre le reste de la troupe. Il y en a un qui la joue solitaire, fait demi-tour et s'éloigne en courant. Les 2 derniers restent au bord de la piste, nous regardent et se demandent quel parti ils doivent prendre. Profitant de leur réflexion, appareil photo et camescope sont sortis et mitraillent. Après plusieurs minutes, ils se décident à rejoindre le gros de la troupe et traversent la piste et s'éloignent. Séquence émotion comme dirait l'autre.

Copiapoa dealbata L'arrêt suivant (A68) a été motivé par la vision des flancs des collines encadrant la piste recouverts de touffes de Copiapoa dealbata. On observe une certaine variabilité dans les plantes de ce site. Surtout dans le nombre et la longueur des épines qui peut aller jusqu'à 5 ou 6 cm. Elles sont quelquefois légèrement arquées, ce qui leur donne cet aspect particulier. Patrick apprit à ses dépends que ces plantes se défendent bien, le sol glissant lui a fait perdre l'équilibre et sa main est allée percuter une plante. Extraire le morceau d'épine qui est resté planté dans la chair ne fut pas une mince affaire.
La variabilité de cette population s'observe aussi dans la quantité et la couleur de la laine qui recouvre l'apex des plantes. Sur la plupart des plantes cette laine est en petite quantité et grise, mais certaines en ont plus et de couleur orangée, avec un air de Copiapoa haseltoniana. Mais ce n'est qu'une ressemblance, ce dernier taxon poussant à plus de 300km dans le nord. En fait la laine est grise en surface, lorsqu'une fleur apparaît, on voit la couleur orangée en dessous. Une quantité importante de plantes était en fleur. En végétation d'accompagnement, nous avions les sempiternels Eulychnia, Miqueliopuntia miquelli et Oxalis gigantea. Plus du tout de Copiapoa echinoides.

Copiapoa echinata Les Copiapoa dealbata se trouvent sur le littoral, pénétrant à peine de quelques kilomètres à l'intérieur des terres à la différence de Copiapoa echinoides. Aussi, est-ce sans surprise que nous voyions l'embouchure de la vallée avec l'océan au loin. Nous passons à proximité de Carrizal Bajo, mais sans nous arrêter. La piste change de direction et bifurque vers le Sud. Nous roulons depuis bientôt une demi-heure lorsque nous nous trouvons face à une bifurcation imprévue. De toute évidence la piste qui va tout droit est une piste récente, alors nous prenons celle qui part vers la droite, vers l'océan, qui semble être l'ancienne piste. Nous aurons ainsi plus de chance de trouver des sites sur lesquels les tracteurs ne seront pas passés. Moins de 5 km plus loin, le GPS nous dit de nous arrêter (A69). Un chemin quitte la piste et va vers quelques cabanes installées près de la plage.
A peine garés, nous apercevons les Copiapoa echinata un peu partout autours de nous sur le sol. Dans les rochers, ou sur les pentes du vallon, ce sont Copiapoa dealbata et echinoides qui prennent le relais. Puis c'est notre oeil de lynx qui nous appelle, il a repéré quelque chose d'inhabituel. Il nous montre… pour moi, ce sont des crottes. Mais non, pas là, ….ici ! En effet, il y a de petites plantes sombres qui sortent du sol. Ce sont, les mêmes Eriosyce napina ssp. lembckei var. duripulpa Katterman vus la semaine précédente. En fait, sans le savoir, nous sommes à environ un kilomètre de notre arrêt A17, en contre bas du vallon voisin. Malgré leur air de déjà vu, nous passons une heure à les débusquer. Il y en a tellement que ce n'est pas bien dur.

Copiapoa dealbata L'ancienne piste rejoint à nouveau la nouvelle, nous repartons vers le nord pour retrouver notre A17. Mais surpris par sa proximité, nous le dépassons de 300m. Un panneau indique la Quebrada Mala. Un vallon dont Marcel nous avait dit le plus grand bien. Eriosyce napina Nous garons la voiture en dehors de la piste (A70), mais avant de partir à l'aventure, il serait peut être temps de se restaurer, il est 13h30. Georges est en hypoglycémie ! Manger n'empêche pas de faire le tour de la voiture à la recherche de plantes. Et, en effet, les Eriosyce napina sont fidèles au rendez-vous, il y en a tout autour et en revenant vers la voiture je vois qu'il y en a un aux pieds de Georges, confortablement installé sur le siège avant. La voiture a du rouler dessus, mais sans faire de mal. Les plantes dépassent à peine du sol.

Il y a un autre Eriosyce accroché aux parois du vallon, Eriosyce villosa dont certains sont en fleur, fleur caractéristique du Neoporteria, Eriosyce villosarose foncé dont les pétales internes sont relevés la fermant presque. Les plantes sont grosses comme des mandarines, recouvertes de poussière et les épines ressemblant à des fils. Il y a aussi quelques plantes d'Echinopsis deserticola, un Trichocereus dont les tiges de faible diamètre s'allongent sur le sol et dont seuls les 50 derniers cm se relèvent. Inutiles de faire encore mention des Eulychnia breviflora et autres Copiapoa dealbata et echinata.

Echinopsis deserticola Ce sera notre dernier arrêt cactus. Le reste du voyage sera consacré à faire des kilomètres pour rejoindre Santiago. Il est bientôt 15 heures, le ciel se couvre, la brume maritime commence à monter. Il est temps de prendre la route en direction de La Serena où nous comptons passer la nuit.
Nous reprenons le même chemin que la semaine dernière en longeant l'océan jusqu'à Huasco, puis nous retrouvons la route qui nous amène à Vallenar. Là nous faisons le plein, il nous reste 200km sans pompe à essence pour atteindre La Serena. Nous retrouvons le soleil du désert jusqu'à Trapiche. Là, les brumes maritimes profitent de la vallée de Choros pour pénétrer jusqu'à 10 km à l'intérieur des terres. Lorsque nous approchons de Las Hornos nous sommes pris dans la purée de pois. On n'y voit pas à 20 mètres. Nous passons un col à plus de 550m d'altitude, puis nous entamons une série de lacets. Je ne suis pas très rassuré, on n'y voit rien, la route est mouillée et j'ai un “Fangio” avec un pick-up délabré et surement des tendances suicidaires qui me serre de trop près. C'est avec soulagement que je vois la route passer à 4 voies pour lui permettre de me doubler. Nous passons sous le brouillard, sous les nuages en fait, la visibilité s'améliore mais il tombe un petit crachin que ne renierait pas un Normand. Sentiment étrange que de voir de la pluie après 10 jours de désert.

Une fois arrivée au niveau de la mer la route remonte vers 150m, à la limite des nuages, puis redescend doucement vers la Serena où nous arrivons alors que la nuit tombe. Nous allons directement aux cabanas Las Añañucas, mais nous sommes samedi, c'est presque complet, du coup nous payons plus cher pour quelque chose de moins luxueux que la semaine précédente. Le temps de décharger complètement la voiture et mes camarades repartent à la recherche d'un garage qui accepterait de laver notre véhicule. Pour ma part, je reste sagement dans la chambre, la route ayant eu raison de mon dos. Ils reviennent bredouilles, tout est fermé à cette heure ci. Patrick courageusement se met au lavage en faisant des aller-retours avec sa bouteille d'eau.

Nous allons au centre commercial qui se trouve sur la route principale dans l'idée de se trouver un petit restaurant. En fait de restaurant, il n'y a que des snacks qui proposent du poulet, des hamburgers ou des saucisses accompagnées de frites et de la boisson gazeuse connue dans le monde entier. On est samedi soir, jour de sortie, c'est noir de monde. Dix jours de désert n'ont fait qu'accentuer mes tendances ochlophobes. J'essaye d'expliquer à mes camarades que je ne vais pas pouvoir tenir bien longtemps au milieu de cette cohue et ce bruit et qu'il serait bien si nous trouvions un restaurant, un vrai, un peu à l'écart. Je sais, je suis rabat-joie. Mes camarades ont la gentillesse de céder à mon caprice, je les en remercie.

Ce restaurant nous le trouvons dans une rue à quelques pâtés de maisons. Il est presque vide, cela me convient très bien. Le menu est légèrement plus étoffé qu'à l'habitude et nous aimerions quelques explications. Certains mots espagnols manquent à notre vocabulaire. Notre question “Habla francès o inglès ?” semble éveiller une lueur dans le regard du patron qui s'en va dire quelques mots à un client attablé un petit peu plus loin. Ce dernier, un homme d'une soixantaine d'année s'approche de nous en disant quelque chose comme : “On parle français ici ?! incroyable !”.

Avec son aide nous passons commande, puis l'invitons à s'asseoir avec nous pour goûter le vin rouge qu'il nous a recommandé. Nous lui expliquons que nous sommes des touristes français venus au Chili à la rencontre des cactus… ce qui semble le laisser de marbre et un peu le décevoir, il pensait que nous travaillions à l'observatoire de la Silla, un des multiples observatoires astronomiques des environs de la Serena qui sont financés par l'Union Européenne. Il nous explique qu'il est belge, que ça fait 30 ans qu'il est installé au Chili, marié à une chilienne et qu'il a travaillé longtemps à la Silla. Nous croyons rêver lorsqu'il nous parle des années de dictature qui n'ont pas été si terribles que ça, et qu'il fallait de toute façon un régime fort pour redresser la situation économique du pays qui était catastrophique à cause de l'action du gouvernement Allende. Je n'ai pas pensé à lui demander s'il était nécessaire de torturer et massacrer pour redresser une situation économique. La conversation ne s'éternisa pas sur le sujet. Il prit congé en nous expliquant qu'il était venu chercher un peu de réconfort auprès de son ami restaurateur, mais qu'il devait retourner à la veillée funèbre de la femme de son fils, renversée de son vélo par une voiture quelques jours plus tôt.


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