Titus le cactus

Par Laurence Villa, 02/12/2003, 28/12/2003, 28/01/2004.

- “Ho ! Ho ! Je suis là ! Mais si ! Là, sur l'étagère ! Je me présente. Je suis Titus. Titus le cactus. Petit par l'âge et la taille, mais sublimement beau. Tout simplement, je suis parfait. J'ai le piquant dru et finement ciselé. J'ai la tête bien faite, ronde et d'un beau vert printanier. Chez moi, qui s'y frotte ne s'y pique pas. J'ai l'aiguillon le plus doux, le plus délicat, le plus velouté qui soit.

Il y a peu, je trônais encore sur une magnifique cagette de bois blanc chez un illustre cactophile. Sache, Petit Homme, que le cactophile est, comme son nom l'indique, celui qui nous met, nous les cactus, en file, pour mieux nous admirer. Certes, la nature nous a offert un continent entier, de grands espaces déserts et l'homme.des étagères. Mais, Petit Homme, rien n'est plus délicieux pour nous que de voir se pâmer ces grands émotifs de cactophiles, de les entendre bredouiller, de les sentir tout attendris devant nos mines impassibles. Bref, moi, Titus, me voilà confié aux bons soins d'un Titom, offert, tout tassé, dans une feuille de papier journal. Ça, on peut dire que le cadeau lui a fait plaisir ! Il passe son temps à me prendre, me poser pour aussitôt me déplacer, puis me reposer encore jusqu'à me faire tourner du piquant. C'est un cactus tout frisotté qu'il va posséder s'il n'arrête pas bientôt cette folle farandole. J'ai déjà fait connaissance avec les poissons rouges, Melchior et Balthazar, le chat, Mistigri, la tortue, Miss Turtle. Ce n'est plus une chambre, c'est une ménagerie ! Et je te fais renifler par Mistigri, histoire de lui faire goûter de mes piquants, et je te mets tête la première sous la mâchoire mastiquante de Miss Turtle, et je te renverse, piquant sans dessus ni dessous au-dessus de l'aquarium, sous l'oeil indifférent des deux rougeauds frétillants. Je me demande même si Titom n'a pas eu un moment, l'idée saugrenue, de m'y plonger tout vivant en guise de plante pour bocal à poisson ! Et pourquoi pas me transformer en herbe en chat !

Ah ! Quelle chute ! Quelle dégringolade !

Moi qui me nourrit de lumière, où crois-tu qu'il me terre ? Dans le coin le plus sombre de l'étagère ! Et comment je vais grandir, moi ? Comment je vais me colorophyller ? Hein ? Je voudrais bien savoir ! Croit-il donc que le soleil puisse me roussir le poil ? Me cloquer comme du papier gaufré ? Pense-t-il que je puisse devenir aussi cramoisi que les deux bulleurs dans leur bocal ? Non ! Grâce à ses bons soins, je vais devenir plus blanc qu'un navet ! Evidemment, là-bas, dans mon coin, je pousse, je m'étire, je m'allonge pour tenter de rattraper tous ces beaux rayons ! Et je finis par sortir de terre, le pied en l'air, la tête à l'envers. Et que crois-tu que fait Titom ? Il me rempote aussitôt en plein milieu du pot.et me remet sur mon étagère ! Et pour finir, un léger arrosage avec l'eau des deux poissons ! Un melon bien juteux. Un navet pâlichon. Me voici roi du potager ! A ce rythme-là, je ne suis pas prêt de m'épanouir ! Pas de fleurs en couronne, ni de belle amoureuse, encore moins de jeunes rejetons bien rondouillards. Finie la lignée des Titus ! M'arroser ! Au coeur de l'hiver ! J'en ai les piquants si ramollis qu'il va bientôt pouvoir me faire des tresses.

Je dis ça, parce que, Petit Homme, figure-toi que l'autre jour, il a voulu s'essayer à l'art du boucler sur les poils du chat angora.avec un fer à friser.

Dans un miaou tonitruant, Mistigri s'est précipité sur le bocal des deux compères peinards, qui ont alors volé à travers la pièce dans une gerbe aquatique et ont fini dans une magnifique glissade jusque sous la commode. Pauvre Melchior ! Pauvre Balthazar ! Pauvres poissons ! Ils en sont tout retournés. Depuis, ils sont pris de tremblements dès qu'apparaît le plus petit bout de queue calcinée. Ils n'étaient déjà pas très causants, mais à présent, ils en bégaient même leurs bulles ! La mère d'Attila lui a d'ailleurs conseillé de laisser tranquille les deux traumatisés du bocal.

Du coup, de qui crois-tu qu'il s'occupe ?

Titom a vu hier un”docrumentaire“, comme il dit, sur les orchidées, fleurs étranges qui baignent dans une douce humidité tropicale. De l'eau partout ! A leurs pieds, sur leurs pétales, de l'eau pulvérisée, de l'eau crachotée, déversée sur ces malheureuses.

Il leur a trouvé de bien belles couleurs. Il a alors regardé d'un drôle d'air ma frêle et cependant magnifique silhouette sans aucun ornement, et, je crois bien, à son regard, qu'il s'est mis dans la tête de m'inonder plus souvent qu'à mon tour. Ciel ! Si mes anciens compagnons me voyaient, gouttant, ruisselant, vaporeux, immergeant à grand peine au-dessus de mon pot ! Et puis après, pourquoi pas une attaque de cochonilles cuirassées, avec leurs petits yeux noirs et vicieux ? Ah ! Malheureux Titus !”

Et pendant que ce pauvre incompris se lamentait, il ne fit pas attention à l'arrivée flamboyante de Nina-la-Rebutia. Assurément, elle était belle, Nina, avec toutes ses fleurs. Petite mais, très, très, fleurie.Surtout en plein hiver.

Un jour Titus se réveilla.

- “Petit Homme ! J'ai vu hier la plus belle cactus qui soit ! Sa splendeur n'a d'égale que la mienne. Parfaite jusqu'au bout de ses incomparables, stupéfiantes, abasourdissantes fleurs roses. Elle est là. A mes cotés. Fini le chat. Terminés les poissons. Ignorée la tortue. Titom ne voit qu'elle. Quant à moi, si j'avais des yeux, ils ne brilleraient que pour elles !

Mais, je vois bien qu'elle me dédaigne, Nina-la-Rebutia ! J'ai beau avoir le piquant en accroche-coeur, un compliment toujours sur le bord de l'aiguillon et un remerciement sur le fil du piquant - car depuis que Nina est là, Titom en oublie de m'arroser - rien n'y fait ! Me voici, tout bêta, espérant qu'elle m'offre son coeur, tout caché par de si belles fleurs.

Mais rien. Absolument rien.”Nada“comme disent les Mexicains.

Passent les semaines, poussent les poils du minet sur sa queue enrubannée, mais la belle reste froide. Passent les jours. Je grandis, alors que fleurs en couronne ne bougent pas, ne fanent pas. Ne tombent pas. Rester ainsi indifférente face à Titus ! Le jus de cactus m'en monte au nez ! Me délaisser ! Me snober ! M'ignorer ! C'est décidé. Je-ne-suis-plus- ZA-MOU-REUX. Et d'un tournicoti sur mon pied, je décide de l'oublier. Le cactus est rancunier, c'est pourquoi il garde le piquant acéré. Ouille ! Ouille ! Ouille ! J'en suis vraiment tout tourneboulé !”

Titus désormais se tait. Quelques jours plus tard, arrive Grand-Père, cactophile depuis son plus jeune âge. Que crois-tu qu'il fit à la vue de la belle Nina ? Il partit d'un grand éclat de rire, passa la main dans la chevelure hérissée de son petit-fils et décolla une à une les fleurs de papier.

Quant à Titus, il fut si honteux de sa méprise, que, je crois, il boude encore dans son coin le plus sombre de l'étagère.

Titus continuait de bouder, droit comme un“i”, les piquants froncés en accents circonflexes, l'air revêche. Pourtant, toute la chambrée avait bien essayé de lui faire lâcher du piquant. Malheureusement, Titus était rancunier, et par-dessus tout, très, très, mais très mauvais perdant. Même Miss Turtle avait tenté de le dérider.Bien malgré elle cependant, mais c'est le résultat qui compte, non ? Miss Turtle, donc, raffolait des feuilles de salade et de tout autre végétal au vert bien tendre. Comme Titom avait laissé traîner-là un beau coeur de laitue, elle ne résista pas, se hissa sur ses pattes arrières pour se saisir délicatement de la gourmandise convoitée.et dans un renversement admirable retomba sur sa carapace. Mistigri qui assistait à la scène, bien installé sur son derrière, suivait les exploits de la tortue de l'oeil attentif et rigolard de celui qui sait qu'il va y avoir une grosse bêtise à faire. Quand il vit Miss Turtle toute gigotante et toute surprise d'une telle position, il s'approcha et, tout doucement dans un premier temps, mit un léger coup de patte sur le rebord de la carapace, qui se mit alors à tourner sur elle-même. Plus Mistigri se réjouissait du nouveau jeu, plus la tortue tournoyait, tournoyait, tournoyait. Crois-le si tu veux Petit Homme, mais Titus resta de marbre alors que les deux compères du bocal manquèrent de se noyer par afflux d'une trop grosse quantité d'air tant ils hoquetaient de bulles.

Et puis un jour, Titus fut intrigué par le remue-ménage qui régnait à l'intérieur de la chambre de Titom.

- “Petit Homme, il se passe-là des choses extraordinaires. Il y a des indices qui ne trompent pas ! Titom range sa chambre ! Et ça n'arrive pas souvent, crois-moi ! Les jouets dans le coffre, les poissons dans le bocal et le chat près du bocal - mais ça, c'est normal- les chaussettes dans la panière et les livres, à mes côtés, sur l'étagère. Tsitt ! Tsitt ! Jamais il n'arrivera à retrouver ses affaires. Mais que peut-il donc bien préparer ? Depuis deux jours, il coupe et découpe des formes étranges, des rouges et des blanches, qu'il colle ensuite sur les carreaux. Je ne l'ai jamais vu s'appliquer autant : l'oeil attentif, le bout de la langue tiré et pris de frénésie chaque fois qu'il amorce un bouveau découpage. Je crois, à le voir se pourlécher les babines, que ces cercles et ces pointes effilées lui causent de bien grandes difficultés. Tu sais ce que cela signifie, toi, Petit Homme ? Moi, je ne sais pas, mais en tous cas, il en oublie de m'arroser au grand plaisir de mes piquants qui retrouvent leur merveilleux éclat. Tout est naturel au moins, chez moi !”dit Titus en coulant un aiguillon moqueur et rancunier du côté de Nina-la-Rebutia.

Bref, tout changeait alentour, sauf Titus-le-Cactus, bougon, râleur et fier de lui.

- “Petit Homme, aujourd'hui, j'ai eu la plus grosse frayeur que j'ai connue depuis qu'il a essayé de me plonger dans le bocal à poissons. Titom est arrivé, droit sur moi, les mains tendues, ces terribles mains pleines de doigts qui ne veulent jamais obéir tous ensemble, et puis, l'une d'elles m'a saisi par le sommet si fragile et si délicat de ma superbe tête. Je me suis alors redressé de toute ma taille, le pied bien cramponné à mon pot comme l'exclamation à son point, car on n'a jamais vu de point d'exclamation sans pied ni tête.ni de cactus sans son pot ! Ce serait terrible, n'est-ce pas ? C'est alors que Titom me balançant à tout va du bout des doigts se met à courir à toutes jambes. Il court droit devant lui. Tout droit vers une lumière du plus beau rouge, qui m'échauffe les piquants au fur et à mesure que les jambes de Titom s'en approchent. Et il me plante là. Comme de rien ! Je sens alors un picotement, un fourmillement me traverser tout le corps. Mes piquants se détendent, s'étirent, dodelinent de droite et de gauche, sont pris d'une paresse somnolente. Ah ! Je suis Titus, le plus beau cactus de cette maison, pensé-je aussitôt ! Même Nina en a été oubliée !”Caramba“comme disent les Chiliens, que la chaleur est bonne ! Je sais bien, moi, que je suis un véritable mexicain. Je suis fait pour porter le sombrero ! Je suis Titus l'hidalgo !”

Ah ! Il fallait le voir Titus ! La mine épanouie, les aiguillons en éventails, le pied aussi cambré qu'un torero, il se pavanait au-dessus de son pot avec la fierté d'un paon qui fait la roue.

Et puis Titus compris qu'il cuisait.

- “ Par les plaines de la Pampa ! Petit Homme, je roussis, je rôtis, je dépéris ! ici finit la vie merveilleuse de Titus-la-brochette ! Par le poncho de Pancho, j'en ai le piquant tout rabougri ! C'en est fini de mon minois de minet verdoyant ! Je me ratatine, je me tasse.on m'assassine !”

Titus en était là de sa complainte, quand Grand-père le voit en si fâcheuse position. Il le prend délicatement dans sa grande main et le dépose, un peu plus loin, à l'abri du feu dévoreur de cactus.

C'est alors que Titus, qui reprend peu à peu ses esprits voit, pour la première fois, Miss Forbe, la délicieuse Miss Forbe, au non moins délicieux accent anglais. Mais peu après…

- “Ah ! Petit Homme, c'est définitif ! On ne m'y reprendra plus ! Imagine toi, Petit Homme, que j'étais là, en face de cette belle inconnue, aimable et discret, comme à l'habitude, juste ce qu'il faut de bavardage au bout du piquant, comme à l'accoutumée. J'étais très curieux de savoir à quelle espèce de cactus appartenait Miss Forbe, car je n'avais jamais vu de cactus aussi grand et aussi feuillu. Je lui ai donc posé la question. Et bien, Petit Homme, sache que l'ingrate est partie dans un grand éclat de rire moqueur et très, très méchant, et m'a annoncé du bout des feuilles qu'elle était succulente ! Comme si je pouvais savoir, moi, quel goût elle avait ! Depuis, plus un mot. Elle me regarde de toute sa hauteur.et quand je dis”de toute sa hauteur“, c'est un bien grand mot. Elle est bien plus petite que le père de Titom, qui n'est déjà pas grand pour un humain ! Ah ! Si Miss Turtle pouvait trouver bonnes ses petites feuilles ridicules, ou bien, Mistigri, si Mistigri pouvait s'entraîner au lever de pattes contre son petit pot de plastique ridicule ! Tiens.Mais c'est Titom qui entre. Et Titom est toujours très, très mais très attiré par la nouveauté.”

En effet, Titom vient de faire une entrée fracassante, les bras chargés de trois grosses boîtes coincées entre ses bras et son menton. Sur chacune d'elles, on peut lire en lettres rouges et or :“Décorations de Noël”. Titus ne sait pas ce que cela signifie, mais il a les piquants en coin et attend patiemment que Miss Forbe le découvre à sa place.

- “ Petit Homme, je ne comprends vraiment pas. Nous n'avons, nous les catus, qu'un seul pied et nous restons fièrement campés dessus, alors que Titom, qui en a deux, tombe sans arrêt ! Il vient d'atterrir à celui de Miss Forbe, dans un fracas épouvantable, toutes les boîtes se sont ouvertes pêle-mêle. Il y en a partout. Et ça roule, ça serpente, du bleu, du rouge, du blanc, ça brille et ça ruisselle du vert, de l'or, de l'argent. Ça tinte et ça se froisse, ça breloque et ça pendouille.. Ça s'écrase. C'est un catastrophisme ! Mais il en faut plus pour arrêter Attila. Il plonge les deux mains dans ce chamboulement coloré en poussant de grands cris de victoire chaque fois qu'il en sort une boule, une étoile, un long serpent bleu sans queue ni tête, de vieilles pantoufles, un petit bonhomme rondouillard à barbe blanche dans un costume rouge ridicule. Ça vole, ça farandole dans tous les sens surtout depuis l'arrivée de Mistigri, qui a enfin trouvé après quoi aiguiser ses griffes. C'est alors que Titom a commencé à décorer Miss Forbe : des grosses et des petites boules, des moyennes aussi, des colorées, des spiralées, des boules transparentes, des boules de verre et même de plastique, des serpents et des plus petits, les serpentins, qu'il croise, qu'il entrecroise, qu'il natte, qu'il tresse, qu'il entasse et accumule par-dessus et par-dessous, sans dessus sans dessous..Et Titom hurle et trépigne chaque fois qu'il se pique les doigts.

Au bout d'une heure, Miss Forbe et son accent anglais étaient inconnaissables.

C'est alors qu'il s'est tourné vers moi, de toutes petites boules rouges et un tout petit serpentin bleu à la main.”

Et c'est ici, Petit Homme, qu'un humain put entendre pour la première fois, le cri d'un cactus.

Titus avait grandi. Un peu. Enfin, juste un peu. Une année s'était écoulée depuis son arrivée dans la chambre de Titom. On pouvait dire que du fond de son étagère, ses exercices d'étirement pour se rapprocher de la douce lumière, avaient fini par l'allonger de quelques bons millimètres. Bref, Titus s'ennuyait ferme. jusqu'au jour où l'arrivée de Grand-Père lui ouvrit de vastes horizons.

- “Ah ! Petit Homme ! Je suis arrivé hier chez Grand-Père, empaqueté dans mon papier de soie rose pâle par les bons soins de Titom et de sa petite cousine arrivée pour les vacances. Je crois avoir échappé à Attila, à sa horde et à celle de Gengis Khan. L'abominable cousine a étalé une multitude de papiers colorés et m'a enroulé dans chacun d'eux jusqu'à trouver celui qui flatterait le mieux mon teint vert pomme. Attila trouvait que le rose faisait “fille”. L'impitoyable cousine, pas du tout. et c'est alors qu'elle a prononcé ces terribles mots : “et d'abord, pourquoi ça serait pas une fille, Titus ?”Titom en est resté bouche bée, puis il est parti en hurlant “Titus, c'est pas une fille !”La cousine d'Attila en a alors traitreusement profité pour nouer autour du papier de soie rose un ravissant ruban violet, là, juste au-dessus de ma si belle petite tête piquante et du plus beau vert tendre. Et c'est ainsi déguisé que j'ai pénétré pour la première fois, la demeure de Grand-Père.

Une fois la mauvaise troupe des deux lutins cousins partie, Grand-Père m'a déposé à la nouvelle place qui serait mienne pour quelques jours. au pied d'une large baie vitrée. Je n'avais jamais vu autant de lumière ! Quel éclat ! Quel miroitement ! Les piquants écarquillés et le pied en point d'interrogation exclamatif, j'étais tout tourneboulé par le spectacle. Je restais là, muet, l'air aussi expressif que les deux bulleurs bocaliens. Heureux.

- “¡ Ole ! ¡ Chico ! ¡ Tou es bien oun cactous de plantacíon ! ¡ Oun cactous en pot !

¡ Oun catous sans histoire ! ¡ Oun cactous sans accent ! ¡ Pobre Titous ! C'est bien ton nom, hijo ?”

Je tournai alors les piquants du côté de la voix inconnue. Et là ! Et là, Petit Homme, j'ai vu le plus grand, le plus haut, le plus immense cactus qu'il m'avait été donné de voir ! Je n'en finissais pas de lever la tête. et malgré mes millimètres gagnés de haute lutte, je faillis bien tomber à la renverse. Par la Sierra de mes ancêtres, quelle taille ! Mistigri sur ses pattes arrière, dressé sur le sommet de la carapace de Miss Turtle, n'arriverait même pas à mi-hauteur du gaillard ! Je pensai même alors, Petit Homme, que je me trouvais-là, face au dernier dinosaure. Vert et monstrueux. C'est ainsi que je fis connaissance avec Esteván l'Astrophytum.”

Titus était en admiration devant Esteván. Et pour la première fois de sa courte vie, il se TAISAIT, écoutant avec passion l'accent rocailleux de ce vénérable et véritable sud-américain. Esteván lui racontait sa vie.

- “¡ Chico ! Jé mé rappelle el país. ¡ Hay ! ¡ Chico ! Les vastes plaines écrasées de soleil, les hourlements del coyote, les rivières seccas où ne coulent plous qué les pierres. ¡ Caramba ! Sous chet enfer dé chaleur, nous, les cactous, sommes les rois. Chico, jé mé rappelle dé l'arrivée de Grand-Père.”

Et Titus était éperdu d'admiration. Tous ces mots étranges remuaient en lui des envies de voyages, des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Il se baignait à plaisir dans ces sonorités magiques : Guadalajara, Sierra Nevada, Atacama, Antafagasta, Cucaracha, Tekila.et tutti quanti. Titus se perdait dans les coins et les recoins de ce dictionnaire vivant empoté et plein de piquants.

Esteván racontait donc :

- “Grand-Père. Il est arrivé au milieu de noulle part, là où mes ancêtres et les ancêtres de mes ancêtres étaient nés, il y a muy longtemps. Nous étions tous intrigués. Lé plous proche animal que nous connaissions était el coyote. Alors, chico, Grand-Père.tou penses ! Il était muy fier, hijo, comme le torero devant el taureau. La canne dans la main droite, pliant sous le poids dou sac, la barba qui loui mangeait le visage.et les coups de soleils qui le rendaient plous rouge que le derrière del macaque. Il était .chi..étrange.chi peu à sa place. Et c'est ainsi, niño, que jé suis devenou oun cactus frances. Pero, hijo, même si, à cause dé loui, j'ai pardu ma famille et mon país, jé loui souis reconnaissant de s'être si bien occupé de moi, avec amour et tendresse.”

Titus imaginait Grand-Père faisant face à tous ces cactus géants, prêts à défendre leur vie de leurs piquants acérés. Et Grand-Père, torero d'un jour, défiant leurs aiguillons retors, les faisant plier d'un seul de ses regards. Quel Grand-Père ! Il était bien digne de posséder Titus !

Esteván parlait. Titus écoutait.

Un soir, Esteván raconta la légende du cactus Troll qui avait bercé son enfance. Un drôle de cactus comme on n'en fait plus, comme les hommes n'en n'ont jamais vu. Le soir, Titus, seul dans son pot, se souvenait de l'histoire.

“Il y a sur les pentes rêches et caillouteuses des Andes, de drôles de cactus, au drôle de nom : les cactus Trolls. “Drôles de Trolls”aurait dit le cactophile, s'il avait existé à l'époque. De simples fleurs à têtes jaunes ou blanches, un fouillis de pétales amassés en une grosse boule farfelue, le tout monté sur un pied vert aux piquants piqueurs et accrocheurs. Rien qu'un cactus en somme. Et à l'unisson des grands cactophiles de ce monde, il aurait pu dire : “le Troll est un drôle de cactus. Rien de plus.»

Quand la lune étire son voile sombre tout pailleté de feux follets célestes, le monde jusque-là endormi s'éveille. Commence alors une bien étrange sarabande parmi les Trolls. Il y a alors comme un souffle de vie qui les agite, qui monte et court jusqu'à la tête cabotine du Troll. Il se cache encore à cette heure derrière son écran échevelé de pétales dorés. Le frémissement s'amplifie et prend d'assaut la tête boulotte du timide cactus. Et ça s'agite, ça se remue, se trémousse et les pétales s'écartent, un peu, beaucoup, effrontément, puis se referment d'un coup sec d'éventail, ou bien, cabotins, se rajustent dans une envolée de boas ensoleillés. Ces pétales cacheraient-ils le plus bel être au monde ? Ne seraient-ils qu'un habit de parade ? Non, il n'en est rien. Ces pétales ne sont que le chapeau ondoyant de ces Trolls de cactus. Enfin, la nuit est bien installée. La frénésie agitatoire semble s'arrêter. D'un coup, les pétales se hérissent comme les griffes d'un chat, prêts à s'agripper à la lune. La boule bouton d'or se rejette en arrière et redresse ses pétales, comme au garde-à-vous, sur le sommet de sa tête. Car il y a bien une tête sous cette paillardise échevelée. Un cactophile, en plissant les yeux, pour mieux voir, distinguerait deux têtes d'épingle noires au milieu desquelles champignonne, rouge, une cucurbitacé : son nez. C'est sans doute à cause de cette rondeur quelque peu difforme que ce cactus effrange la journée sa chevelure dorée.

Parmi eux, il y en avait un qui ne sait se taire et qui de gré ou de force se fait entendre de loin. Lorsque la nuit est là, tout juste éclairée par la pâle face ronde de Sélène-la-Lune, il montre le bout de son nez. Il tient alors des discours sans fin à sa déesse la blanche Lune : “Mais pourquoi ne suis-tu pas les traces de feux follets ? Eux te montreraient le chemin à suivre et tu ne passerais plus tes nuits à partir, courir. et à revenir. Où disparais-tu chaque jour ? Te caches-tu derrière le soleil ?» Et ses discours n'avaient pas de fin. La Blanche Sélène, elle, se fatiguait et se demandait bien comment faire taire ce nez enrubanné qui s'agitait-là, tout en bas : “Que ne me laisse-t-il pas poursuivre ma route calme et sereine ? Pourquoi ces discours sans queue ni tête ? Serait-il sot, serait-il niais, serait-il plus bête que son nez ?”

Sélène dit alors à ce cactus beau parleur :

- “Pourquoi ne me laisses-tu pas en paix ? Pourquoi ne restes-tu pas avec les tiens ? T'auraient-ils.dans le nez” dit-elle méchamment.

Le cactus sentit la colère l'emmoutarder jusqu'au bout de son désormais célèbre nez. Cyrano des Trolls, il lança fièrement des regards pleins d'indignation en direction de la plate Lune.

- “Que dis-tu malheureuse ? Ne sais-tu pas que notre nez est notre fierté ?Il est notre corne de brume des nuits emmitouflées de lourd coton, il est notre girouette des vents échevelés, il est notre sextant des nuits sans lune, il est notre cor rutilant des appels à nos frères éloignés.”

Et de rage, le cactus tourna sur son pied d'un mouvement brusque qui fit s'envoler une myriade de pétales et laissa retomber sa frange salvatrice sur le cap rougeoyant de son nez, objet de tous les quolibets.

La nuit suivante, Sélène se retrouva seule. Les étoiles n'étaient guère bavardes, la Terre dormait à poings fermés et les cactus Trolls ne s'adressaient jamais à celle qui pourtant les baignait de ses rayons les plus tendres. Des cactus nourris au clair de lune, c'est rare, c'est très rare, mais ils n'étaient pas même reconnaissants de cette étrangeté-là.

Le drôle de cactus restait boudeusement engoncé sous son jupon pétalifère. La Lune voyait bien le Troll s'agiter sous sa corolle et l'entendait même bougonner. Mais pas le moindre petit bout de nez. Après plusieurs nuits d'ennui, la Lune lui dit :

- “Petit cactus, drôle de cactus, j'implore ton pardon. Je te supplie de redevenir mon ami.»

Une légère brise sembla s'enhardir à soulever un, puis deux, puis trois pétales. Indécis, ils se repliaient en triples croches, s'accrochant à l'idée qu'il ne leur fallait pas encore dévoiler le moindre bout de nez. L'hésitation tournoya encore quelque temps, bourdonna autour de sa blonde parure comme l'abeille autour de son tournesol, puis s'envola sans un mot. Le cactus redressa la tête et sa lourde tignasse s'entrouvrit.

- “Est-ce bien toi, Lune, qui m'appelles ?”

- “Oui, assurément. Tes discours me manquent et plus encore ton amitié. Dis-moi petit cactus, pourquoi es-tu le seul à me parler ?”

De l'étrange cucurbitacé s'exhala un long soupir :

- “Je suis bavard, dit-il. C'est là mon grand défaut. Bien sûr, nous les cactus Trolls, sommes de grands raconteurs d'histoires, la bouche toujours pleine de mots légers. Nous aimons à rire, à chanter sous tes rayons, Lune. Lorsque je n'étais qu'un petit bout de cactus, au lieu de réjouir ma mère de mes gazouillis, je l'exaspérais par mille questions écervelées. Sûr de la sagesse de mes réflexions et de la pertinence de mes questions, je suis devenu un horrible petit cactus prétentieux. Le Grand Troll soulignait mes erreurs, patiemment me répondait, me corrigeait. Mais je ne voulais rien entendre. Un jour que notre Grand Troll me sermonnait vertement, j'eus l'insolence de croiser son regard et le toisai. jusqu'au moment où je ne vis plus que son nez. Quel nez ! D'une rondeur de tomate mûre, avec délicatement posée en son sommet, une petite protubérance rubiconde, à la jovialité épanouie. J'en restai bouche bée. Tout d'abord, ce fut un soubresaut, un hoquet de surprise contenu, et puis le rire jaillit. Un rire énorme, puissant, tonitruant. Un rire sans frein, libre, qui vous explose en plein visage. Je pleurai, titubai, hoquetai jusqu'à l'étouffement. Et plus le visage du Vieux Sage se figeait, plus il s'emplissait de dignité et plus je riais, riais.

- Il suffit. Cesse de te moquer de la grandeur même de ton espèce. Comment peux-tu rire de ce don du Grand Cactus ? Comment oses-tu te moquer de tous ceux qui avant toi, de tous ceux qui maintenant portent toujours aussi fièrement ce nez qui fait de nous des Trolls et pas n'importe quel cactus ? Comment peux-tu te renier toi-même ?”

Je pris conscience trop tard de mes actes. Et je fus condamné à rester le pied lié au sol qui m'avait vu agir. Depuis, je n'ai vu aucun de mes frères. Ils m'ont chassé de leurs coeurs et leurs chants même ne parviennent plus jusqu'à moi !”

Le petit cactus se tut. Le coeur lourd.. C'est ainsi qu'il fut libéré car pour la première fois, il avait pensé, parlé, avec coeur et intelligence.”

Titus aimait à rêver à cet autre cactus, ce Troll qui bien que disparu, venait de lui donner l'envie d'être libre et de connaître un peu de cette sagesse qui, il le savait bien, lui manquait. Un peu. Juste un peu.

Par Laurence Villa, 02/12/2003, 28/12/2003, 28/01/2004.
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