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18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Forum de discussion, pour vos questions diverses et multiples concernant les cactus et autres plantes succulentes. Merci de respecter les intervenants : savoir-vivre et courtoisie sont de rigueur. Si vous demandez des conseils, pensez à indiquer où et comment vous cultivez vos plantes (exemple : dehors en Corse, dans ma salle de bain en Normandie, etc.)
  • luc17
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par luc17 »

Bonjour jllode
Merci pour les photos !!!
Luc17
  • yann
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par yann »

Quel suspense ! Mais va-t-il s'en sortir ???

Merci Joël, c'est toujours aussi intéressant et étonnant, ces aventures !
Dernière modification par yann le 29 juil. 2025, 09:24, modifié 1 fois.
Yann (France, Clermont-Ferrand). Serre tenue hors-gel + pleine terre un peu abritée. -10°C tous les hivers.
  • jllode
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

... La piste d'Amboseli traverse maintenant la steppe des
Masais, aride comme ce n'est pas possible. Allons donc, une
steppe plus aride qu'un désert? On aura tout vu ! Et pourtant,
dans la plaine d'Ambolesi, transformée en réserve naturelle,
les Masais élèvent un maigre bétail qui paît les herbes jaunies
sans se préoccuper des éléphants ou des girafes ...
Après Namanga, la piste est sablonneuse, et m'oblige à
marcher, toujours au milieu des animaux sauvages.
Et c'est sous le regard imperturbable d'un babouin pensif, que cette
journée s'achève: en voilà un qui ne s'étonne de rien! Les
calaos à bec rouge vont se rassembler dans les arbres sans
feuilles, et attendre le coucher du soleil, racontant avec force
cris et coups de becs, les événements du jour ...
Kenya 83-1051.jpg
Kenya 83-0753.jpg
Kenya 83-0059.jpg
Pendant la nuit, des buffles et même un lion ont rôdé
autour de ma tente, mais le matin, c'est un superbe impala
mâle que je découvre à proximité de mon campement.
Kenya 83-0833.jpg
Continuant la promenade matinale avec prudence, car il n'y a
pas que des herbivores, dans le coin, un bruit dans les fourrés
me fait tressauter. Je regarde partout autour de moi, prêt à
prendre une photo, ou les jambes à mon cou, selon les
circonstances: j'ai débusqué un dik-dik, antilope minuscule
de la taille d'un lièvre. Il se réfugie d'une broussaille à l'autre,
et après quelques secondes,je l'ai perdu de vue ...
Kenya 83-0836.jpg
Après avoir remis tous les bagages sur la bicyclette pour
pouvoir repartir, un groupe de pasteurs Masais me fait une
petite visite de politesse, empreinte d'une curiosité bien
compréhensive. Bien que je ne parle pas le ma, langage des
Masais, les guerriers semblent vouloir me dire : « Viens dans
notre village. » Alors, je vais les suivre ... Tout en marchant à
leurs côtés, je remarque leur vêtement rouge, porté comme
une toge, et la lance effilée qui les suit dans tous leurs
déplacements ...
Kenya 83-0223.jpg
JL-0069.jpg
Nous arrivons dans une vallée, où les cases sont protégées
des fauves par une enceinte de branches épineuses d'acacias.
Une case mas ai est un véritable chef-d'oeuvre d'architecture
avant tout adapté au milieu où vit la communauté. Les
montants de bois sont reliés par des fibres végétales et des
lanières de cuir ; la charpente est cloisonnée, tapissée d'un
enduit de glaise mêlée d'excréments de bétail.
Très basses, ces habitations laissent passer peu de lumière:
il faut bien se protéger de la chaleur. Elles doivent surtout
servir de refuge pour la nuit ...
Les Masais sont un peuple fier et accueillant. Et si
d'habitude, ce sont les touristes qui viennent les
photographier, pour une fois, ce sont les Masais qui vont
photographier un cycliste français : qu'est-ce qu'on va
s'amuser !...
Kenya 83-0267.jpg
Kenya 83-0583.jpg
A suivre...
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  • phil95300
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par phil95300 »

(tu) ça se lit comme un roman. Merci Joël.
Val d'oise - Serre hors gel plein sud
  • jllode
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

Kenya 1983 : suite et fin.

Dans le village, un jeune Masai a remarqué mon intérêt
pour les cailloux: il propose spontanément de me guider dans
les collines, à la recherche de pierres vertes. Je laisse ma
bicyclette gardée en confiance, et nous partons, dans une
marche de plusieurs kilomètres à travers le bush. On l'appelle
ici, le nyika, le pays sauvage et désert. De nombreux aloès
gris-bleu, solitaires, aux épines rouge sombre, dont la hampe
florale s'agite dans un bruissement doux, essaient de
disperser leurs graines. J'en collecte quelques-unes : il y a
encore beaucoup de place dans ma serre, à Nantes, mon petit
coin de désert ...

Aloe secundiflora
Kenya1983- 002b.jpg.jpg
JL0187.jpg
Le site est extraordinaire, et du haut des collines, la vue sur
le nyika est splendide. Mais toujours pas de grenats
verts, la fameuse tsavorite. « Là-bas, me dit mon jeune guide
en pointant son doigt au-delà de la frontière: là-bas, il y a des
pierres vertes. Beaucoup ! On y va ?.. » Je n'ai pas
spécialement envie de faire connaissance avec les prisons
tanzaniennes ... Bref, nous retournons au village, bredouilles.
J'aperçois, dans une ravine à sec, quelque chose de
brillant ... Je me penche, et ramasse un petit grenat ... rouge !
Almandin, hessonite, peu importe. Je fouille un peu dans les
alluvions avec mon marteau de géologue qui ne me quitte
jamais : il y a là des fragments de grenats rouges en quantité.
Et puis, le miracle, le rouge passe enfin au vert: je tombe sur
un minuscule fragment d'un minéral vert-pomme. Non, ce
n'est pas de l'olivine; peut-être de l'ouwarovite, il y en a au
Kenya; sinon, c'est de la tsavorite. Ce n'est pas la foule, mais
enfin, ce ne sont pas ces miettes-là qui vont peser dans les
sacoches !...
P1130022.JPG
Rejoignant les cases, le jeune guerrier me pose quelques
questions du style:
- Combien as-tu de femmes?
-Une.
- Seulement? Mais alors, tu n'as pas beaucoup de vaches, chez toi?
- Non,je n'en ai pas beaucoup ...
La conversation s'arrête là. Le Masai est intrigué; il le
serait encore bien plus s'il pouvait imaginer à quel point nos
sociétés sont différentes. Il vaut mieux ne pas le choquer ...
- Et chez toi, reprend-il, les femmes sont circoncises? (Il
veut dire excisées.)
- Non. En France, cela ne se fait pas.
Je n'ose pas lui dire combien nous considérons la
l'excision et clitoridectomie comme des pratiques barbares. Ici, tout semble
différent: je n'ai pas le droit de juger ... Accepterions-nous un
Masai discuter en France, du bien-fondé de certaines de nos
lois, ou tout simplement de notre comportement? ...

Les gnous continuent leur longue marche dans la plaine
d'Amboseli, à la recherche de l'eau: là malheureusement, il
n'a pas encore plu ... Ont-ils senti la présence de jeunes lions
tapis dans les herbes, presque invisibles? Peut-être ... Mais les
proies sont bien loin, et il fait chaud. Un lion préfère jouer
avec une sauterelle: tant pis pour sa réputation!
Le soir tombe, les enfants rentrent de l'école ... de la chasse,
les lionceaux rerouvent leur mère, les familles se regroupent.
J'ai découvert que cette vie dans la savane n'est pas toujours
faite que de tueries et de massacres: il y a aussi et surtout des
moments paisibles, où les lions jouent dans la lumière du
dernier crépuscule de la saison.
Kenya 83-0712_2.jpg
Kenya 83-0739b_2.jpg
JL0200.jpg

Un merveilleux voyage s'achève, empreint de cette vie
sauvage, animale et humaine qui signifie pour moi la liberté.
Kenya 83-0459.jpg
JL

A suivre USA-Mexique 1984 !
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Dernière modification par jllode le 29 juil. 2025, 17:49, modifié 1 fois.
  • micheldouziech
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par micheldouziech »

Passionnant ! Merci Joël de ces récits et pour ces belles photos (tu) :)
  • radial
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par radial »

Génial, ce récit ! Quelle aventure !
Et les choc culturel induit par les rencontres avec les habitant, c'est si instructif..
Donc, moralité, nous autres pauvres européens qui n'avons qu'une femme et pas de vaches, on se console en collectionnant beaucoup de plantes...
;)
Dernière modification par radial le 29 juil. 2025, 20:14, modifié 1 fois.
  • jllode
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

USA-Mexique 1984 :

Je m'apprête, pour la troisième fois en dix ans, à faire la
conquête de l'Ouest. Ce sera aussi le périple le plus long et le
plus dur depuis le tour du monde : 3 700 kilomètres pendant
trois mois dans le désert, en plein été, toujours seul.
Deserts USA-MEXICO 84-0049.jpg
Direction : le désert de Mojave, le plus chaud des grands
déserts américains, là où se trouve la sinistre Vallée de la
Mort, que j'ai réussi à traverser à bicyclette en août 1976.
Je laisse très vite Los Angeles et son air chaud irrespirable
chargé de gaz toxiques qui brûlent les yeux et vous font
pleurer, pour me rendre vers mon premier adversaire le plus
costaud, le Mojave. Ultime halte avant le désert: l'oasis de
Palm Springs, où les derniers palmiers de Californie se
détachent dans le ciel crépusculaire ...
USA-MEXICO 84-0172.jpg
Je me réveille bien avant le soleil, car je sais que cette
première journée sera dure. Je plie ma toile avec la force de
l'habitude, et enfourche ma monture, toute neuve, un
superbe vélo Gitane, offert par l'usine de Machecoul, un vélo
de série modifié comme il se doit.
USA-MEXICO 84-0016.jpg
Mais le soleil se lève, et la chaleur avec lui. Très vite,
pédaler devient un vrai calvaire. Après Indio, la route
commence à grimper, et je dois continuer à pied. C'est la
rencontre avec l'enfer, le désert : montagnes dénudées,
brûlées, ivres de soleil, plantes épineuses, toute l'agressivité
du milieu apparaît soudain, et c'est une lutte quotidienne
qu'il va me falloir mener durant trois mois ; la traversée du
désert de Mojave, en plein mois de juillet, n'est pas sans
danger. Bientôt, je ne peux même plus marcher. Je bois de
plus en plus, avalant des pastilles de sel, sans résultat. Je
m'affaiblis de plus en plus. 47 oC à l'ombre ont annoncé les
journaux: l'été sera chaud!
USA-MEXICO 84-0116.jpg
Alors,je cherche l'ombre; mon organisme, qui n'a pas eu le
temps de s'adapter à ces assauts subits du soleil et du vent, se
dessèche rapidement, la température de mon corps
augmente : c'est du délire. Je veux de l'ombre, l'ombre
m'obsède.
Il ne me reste plus qu'à espérer un secours rapide de la part
d'un automobiliste de passage : mais verra-t-on mon message
S.O.S., que j'ai laissé sur le vélo, écrit au feutre sur mon
journal, et coincé entre deux pneus ? .. S'arrêtera-t-on pour
ces lettres magiques: HELP ? .. J'ai beau jouer les sémaphores
et faire de grands signes : ils font comme s'ils ne me voyaient
pas... A quoi cela me sert-il d'insister, puisque je ne peux
plus continuer. Mon corps ne me porte plus. Je ne me mesure
plus au désert, mais à moi-même. Sans entraînement, sans
adaptation, cela ressemble fort à de l'inconscience ...
J'admets que jamais je n'aurais dû sortir aussi vite de Los
Angeles; j'aurais dû m'y reposer quelques jours. Mais quand
on n'a pas beaucoup d'argent, avec un dollar à 10 FF, on n'a
pas envie d'y traîner longtemps. Erreur grossière!
L'exploit, devenu quotidien, ne ressemble plus qu'à un
cauchemar: l'envie d'abandonner. Je me couche, désemparé,
sous l'arbuste le plus généreux, un petit paloverde : son
ombre même n'est qu'un fantôme, et le sol où je suis allongé,
qu'un tapis d'aiguillons acérés qui me traversent la peau. Les
véhicules passent dans un train d'enfer... Si seulement
quelqu'un voulait s'arrêter ...
Depuis le début, je ne peux pas dormir. Peut-être est-ce le
fait du décalage horaire ?
Ferocactus acanthodes (Yucca, Az) 3.jpg.jpg
Je dois continuer, il le faut. Personne ne s'arrêtera ... Je
traîne ma bicyclette comme une croix; l'horrible chaleur me
reprend, envahit tout mon corps, mes tempes bourdonnent.
J'ai des frissons, et plus aucune force ne m'anime. J'ai peur. Je
ne transpire plus.
Un tunnel a été creusé sous la route, pour permettre
l'évacuation des eaux de ruissellement lors d'inondations
soudaines. La température est de 62 °C au soleil... Je laisse
Gitane sur le parapet avec mon signal de détresse placé bien
en évidence, et vais m'allonger dans le trou, serrant mon
bidon d'eau. Je l'ouvre: quelques gouttes d'un liquide brûlant
glissent dans ma gorge ... Je regarde autour de moi. Dans un
voile, je distingue une veuve noire qui a installé son nid au-dessus
de ma tête : quelle dérision ! Pour l'heure, je m'en
moque bien. Boire ne me fait plus rien ;j'ai envie de vomir. Le
temps passe au ralenti ; j'ai la tête qui cogne comme un
tambour, et le coeur qui bat la chamade.
Je m'installe dans l'illusion d'une mort lente. J'en ressens
tous les signes avant-coureurs. Cette fois-ci, le désert a eu
raison de moi... Je mesure malheureusement trop tard
l'absurdité de la situation. A quoi servent mes souffrances? ..
Faute d'y avoir été préparé, je risque fort de me laisser
achever par un voyage de routine.
Pourtant, j'ai de l'eau, de l'ombre, je suis bien couvert, je
prends du sel... Que s'est-il passé ? .. Dans un sursaut
d'énergie, je cherche à comprendre : je ne veux pas mourir
idiot. Ce qui m'arrive n'est pas normal, et n'était pas
inéluctable. Je ne l'ai pas cherché, merde!
Je ne veux pas mourir ici, comme ça, sans raison ... C'est invraisemblable: je vais crever, là, au
bord de la route, comme un hérisson ou un serpent à
sonnette, pendant que des centaines de voitures passent au-dessus
de ma tête, sans qu'il y en ait une pour stopper ...
Mon coeur bat de plus en plus vite. Je sens que je vais
perdre connaissance ... Ma vue se brouille ... Dormir, dormir,
ne rien sentir ...
Une voix sort du brouillard; je sens confusément que l'on
me prend le front, que l'on me tâte le pouls ... Je me réveille,
encore vivant, mais en piteux état. On m'aide à me lever, mais
je suis incapable de mettre un pied devant l'autre. Lorsque je
sors enfin du trou, pendant un instant, je dois m'asseoir par
terre, et mettre mes mains devant les yeux tant la lumière me
semble insupportable. La chaleur est à son paroxysme.
Je ne dois pas être beau à voir.

- Ça va, bonhomme?
- Ça va, ça va ...
- Bon. Ne perdons pas de temps. Allez, monte!
Il a bien fallu monter mon vélo à l'arrière de son pick-up,
et malgré sa force, ma faiblesse ne lui a pas été
d'une grande utilité ... Il roule vite, sans toutefois forcer ... «Je
m'appelle Curtiss, me fait-il. Tiens, bois ça : c'est de l'eau
fraîche! Tu sais, je crois que je t'ai sauvé d'un sacré mauvais
pas! » ajoute-t-il sentencieusement. Et il explique: « Quand
j'ai vu ton message, j'ai tout de suite compris qu'il se passait
quelque chose d'anormal. Seulement, le temps de réagir, de
freiner, et ... on ne fait pas marche arrière sur un freeway ! J'ai
donc continué jusqu'à ce que je trouve une sortie pour
revenir sur mes pas, puis une autre pour me remettre sur ta
voie. Ça m'a bien pris une demi-heure! Mais ça m'a permis de
repérer une station-service: on va s'y arrêter. »
Ma température doit être à un point critique: je suis au
bord de l'évanouissement. Curtiss sort de la station-service en
trombe, me met sur les genoux un sac de glaçons : il l' ouvre,
et pour faire baisser ma température, commence à me frotter
le visage avec une poignée, qui ne me fait même pas réagir. Je
ne sens plus le froid!
Je prends des glaçons, j'en mets dans ma bouche, dans mon
tee-shirt, sur mes cuisses, mes bras. Ils se transforment vite
en eau ... Curtiss met la glace dans un caisson isothermique, et
me dit de me servir au fur et à mesure de mes besoins ...
« Tiens, je t'ai acheté du raisin ! » Je n'ai pas vraiment
d'appétit, mais je mâchonne les grains pour m'obliger à
surmonter ma faiblesse ...
Curtiss a profité de l'arrêt dans la station-service pour faire
le plein. «Je t'emmène chez moi, bonhomme; allez, tiens le
coup, me dit-il, on va s'occuper de toi! »

Curtiss habite à près de 250 kilomètres de là, mais dans le
désert, sur un freeway, cette distance est infime, et en trois
heures, nous arrivons à Lake Havasu City, en Arizona, au bord
du fleuve Colorado ... Là, je vais pouvoir me reposer de ce
moment tragique qui fut bien près d'être le dernier ...
USA-MEXICO 84-0106.jpg
Lake Havasu City et son pont acheté en Angleterre et remonté ici !

Après deuxjours de repos forcé, je me remets lentement de
ma maladie ... Il faut dire que sa jeune femme et ses enfants se
sont occupés de moi comme des anges 1 J'ai passé mon temps
à dormir comme une marmotte. Je saurai plus tard, que j'ai
subi un dérèglement des glandes surrénales, dû au
changement de fuseaux horaires, qui ont entraîné un coup de
chaleur ; la température du corps augmente, cependant que
les surrénales ne métabolisent plus ni sucres, ni sels
minéraux. Curtiss est intervenu à temps. Bref, j'ai eu ...
chaud 1...
Au début, j'ai évidemment pensé à laisser tomber le vélo,
pour louer un véhicule et terminer quand même mon
reportage. Après tout, si le rallye Paris-Dakar se passe en
hiver, après ce que j'ai vécu, je peux bien traverser le désert
en voiture en plein été: ce sera même une partie de plaisir 1...
En y réfléchissant, ma plaisanterie ne me mène pas loin. En
abandonnant Gitane,j'abandonne une partie de moi-même. Et
si j'ai été secoué jusqu'à risquer ma vie, la bicyclette n'est
aucunement en cause dans tout cela, pas plus que ma
préparation. L'unique erreur vient du fait que je n'ai pas
respecté le temps de repos nécessaire à l'adaptation du
phénomène de décalage horaire, exacerbé par un effort
intense: du vélo en plein été, en plein désert. J'ai quelques
jours de réflexion pour trouver la solution ...

Tôt ce matin, mon ami Curtiss m'emmène en voiture
jusqu'à l'aéroport, pour me changer les idées. Surprise !
Curtiss est pilote, et possède deux avions de tourisme. Nous
allons prendre le plus petit pour faire une promenade dans
les airs; il va survoler la région où j'ai failli rester.
Le Colorado a perdu, ici, l'impétuosité qu'il avait en
traversant le Grand Canyon. Mais il reste majestueux,
seigneur et maître des eaux dans une région où tout n'est que
sécheresse et chaleur. J'en profite pour méditer sur la chance
insolente que j'ai toujours depuis que je traverse ces diables
de déserts que j'ai trop dans la peau ... Curtiss me sort de mes
pensées, et me lance un clin d' oeil. Il décrit une longue courbe
au-dessus du colorado, et perd un peu d'altitude pour me
faire admirer un pont. Pas n'importe quel pont! Et il raconte:
construit en Angleterre en 1831, il enjambait la Tamise. Et
puis, en 1968, un de ses amis a décidé de l'acheter, pas moins !
On l'a donc entièrement démonté pierre par pierre, et
reconstruit ici, à Lake Havasu City. Et voilà comment un vieux
pont de Londres est arrivé en plein désert !
USA-MEXICO 84-0001.jpg
-0363.jpg
USA-MEXICO 84-0101.jpg
USA-MEXICO 84-0087.jpg
Trois jours seront suffisants pour que je sois pratiquement
remis d'aplomb, et que l'envie d'abandonner se change en
départ, non sans appréhension. Curtiss et sa famille ont été si
gentils avec moi ; ils me font pardonner tout l'égoïsme des
autres Américains. Je suis maintenant sûr qu'il existe des
Curtiss un peu partout aux Etats-Unis!
Un grand merci, monsieur Curtiss Larson.

A suivre..
JL (Les Coureurs de Déserts)
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  • pincettes
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par pincettes »

Mais pourquoi as-tu voulu faire cette traversée en plein mois d'août ?!! :S
  • jllode
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

Bonjour Pincettes,

J'ai pratiquement toujours voyagé dans les déserts en été dans l'hémisphère Nord ; c'était l'époque où je pouvais le faire, car j'étais sans travail. J'ai traversé la Vallée de la Mort en août 1976, l'année avec l'été le plus chaud de l'époque pour les coureurs du Tour de France ! J'en ai rigolé.
Les déserts d'Amérique du Sud se traversaient en juillet août septembre, durant l'hiver austral : les difficultés étaient différentes.
Cette fois, je suis parti trop tôt, apparemment bien préparé, avec des pastilles de sels, mais en ignorant le décalage horaire et la nécessaire adaptation. D'ailleurs, cet incident va me poursuivre durant les 3 mois du voyage, jusqu'en Basse Californie. Le coup de chaleur ne se guérit pas en une semaine...
Dans mon livre Taxonomie à paraître bientôt, les mésaventures, souvent dramatique des naturalistes, botanistes et collecteurs ne se sont pas toujours terminées aussi bien, les exemples abondent, et je les raconte dans les éponymes.

JL
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

Bonjour !

j'espère que vous ne m'en voudrez pas trop de cette manière plutôt erratique et désinvolte de reprendre ainsi mes péripéties !

De fait, mes tâches annexes sont très chronophages : l'édition française de Taxonomie des Cactaceae, Description des Espèces, la revue Cactus-Aventures d'octobre, mon voyage à la ELK, la préparation de ma conférence pour le CACTUS 2026 etc !

Je profite d'un interlude dans mes travaux pour continuer le récit de cette épopée dans les déserts américains et mexicains...

Bonne lecture !

JL
  • jllode
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

USA-Mexique 1984 (suite) :

Gitane me porte sur la route, dans une crainte bien fondée:
mon corps tiendra-t-il ces trois mois d'une expédition qui
devient surhumaine? .. Ma bicyclette résiste aux éléments, de
ce côté, pas de problèmes. Mais j'ai été fortement choqué, et
je conserve des séquelles de ma mésaventure. L'état de mon
esprit embrouillé ne fait qu'empirer, et mes obsessions
familiales n'arrangent rien. Heureusement, le voyage se
radoucit un peu, l'altitude progresse, et les températures
deviennent plus clémentes. Ou peut-être est-ce seulement
l'habitude de la chaleur qui s'installe ? .. Les premiers orages
d'été vont bientôt éclater. J'ai juste le temps de me protéger
sous mon imperméable, abandonnant ma bicyclette, et je
m'assieds par terre, dos au vent, attendant de pied ferme la
pluie. L'orage craque avec une rare violence. D'abord la pluie
arrive, puis des grêlons, à n'en plus finir. Je suis bombardé de
partout. Aïe! Ça fait mal! Pas moyen de se protéger, et ils
sont énormes. Et ça dure pendant deux heures!
La température chute, jusqu'à tomber à 16 oc. Je ris en
claquant des dents: je ne suis pas fâché d'avoir un peu
froid 1...
USA-MEXICO 84-0392.jpg
Sur le chemin du Grand Canyon, les pins pignons et les
genévriers apparaissent avec la fraîcheur : 35 oC à l'ombre
dans la journée, 5 oC pendant la nuit, mais c'est normal à
2 100 mètres d'altitude.
USA-MEXICO 84-0377.jpg
Evidemment, je ne suis plus dans le désert ... Assez,
assez roulé. On essaye de planter les piquets parmi les
cailloux, en tentant d'éviter les cactus non parce qu'ils sont
dangereux, mais parce qu'ils sont si beaux avec leurs fleurs
roses ou rouges, qu'ils méritent bien que je les épargne.
006.jpg
-0514.jpg
Au menu ce soir : des pâtes, oui, mais... avec un oignon,
trouvé sur le bord de la route.
Deux heures du matin ... Je crois être bien caché ; une
voiture s'arrête à proximité. Ce ne peut être que pour moi. Je
discerne une conversation par radio : ça doit être la police qui
attend des renforts! Je ne crois pas si bien dire! Quelques
minutes après, une autre voiture arrive et stoppe. Bonne
Mère ! On cerne ma tente, avec des fusils ! Cette fois, je dois
me lever: « Sortez de là, s'il vous plaît! » m'enjoint-on en
braquant une torche électrique sur ma figure. Je regarde ma
montre: deux heures.
- Good Morning, shérif! fais-je désabusé.
- Vous savez que les feux de camp sont interdits? ...
Bien sûr, un automobiliste bien intentionné aura vu mon
néon à travers ma tente orange, aura pris cela pour un feu, et
aura gentiment prévenu le shérif, à deux heures du mat. Il y a
quelques jours, personne n'avait averti le shérif que j'étais en
train de crever sur la route, mais là, pour ce genre de
conneries gratuites, on n'hésite pas à se déplacer en pleine
nuit pour m'emmerder, avec des moyens à faire pâlir James
Bond de jalousie. Bon. Ne nous énervons pas. Je montre mon
camping-gaz, et mon éclairage néon.
- Vous pouvez vérifier, je n'ai pas fait de feu de camp.
D'ailleurs, c'est trop humide!
- Excuse me, sir! Have a good night !
Eh bien, pour la good night, c'est râpé!
USA-MEXICO 84-0030.jpg
Vendredi 20 juillet. Ce matin,je n'ai plus beaucoup d'eau. Je
m'arrête dans un Trading Post isolé sur la route du Grand
Canyon : Lonely Wolf, le Loup Solitaire... Deux dobermans
m'accueillent d'une manière toute personnelle, crocs en
avant, babines retroussées, et tout le cinéma ! Le propriétaire
sort:
- Could you give me some water, please?
Il me répond qu'il est fermé. J'insiste poliment, et il me
claque la porte au nez, me laissant avec ses monstres, bien
décidés à tailler des biftecks dans mes mollets de cycliste.
Bon. Je prends ma gourde vide, la présente bien en main à
l'envers, pour indiquer mon besoin: les véhicules qui passent
ne s'arrêtent pas ... J'enrage. Les chiens aussi: ils n'arrêtent
pas de gueuler. Je retourne vers le Trading Post, et crie à
l'homme enfermé:
- Vous donnez bien de l'eau à vos chiens, alors, pourquoi
pas à un être humain? ...
Quelques minutes passent ... J'ai dû faire éclater le coeur de
pierre de « Loup Solitaire », car je vois une main sortir de la
porte entrouverte, poser un pichet, et rentrer prestement. Un
miracle me permet d'arriver jusqu'au pot sans me faire
dévorer par les deux chiens, et de remplir mon bidon. « Merci
pour la complaisance, lui dis-je en anglais. » Et je repars ...

Et le Grand Canyon qui m'apparaît enfin semble être le
bout du monde. Je m'arrête à tous les points de vue
panoramiques pour admirer le spectacle qui se déroule à mes
pieds. Le Canyon est un monstre paisible, et le Rio Colorado,
qui l'a façonné pendant 600 000 ans, est un sculpteur
incomparable: cathédrales nées du roc, châteaux nés du vent,
et le serpent Colorado, né de l'eau : le Grand Canyon du
Colorado est un véritable monument de la nature ...
J'agrémente mon menu quotidien de graines de pins
pignons que je ramasse dans la forêt: elles sont délicieuses. Je
passe mes nuits au bord des gorges, assistant successivement
à des couchers, puis des levers de soleil colorés, sans cesse
renouvelés.
-0645b.jpg
USA-MEXICO 84-0011.jpg
Cylindropuntia whipplei Az -0569.jpg
JL (à suivre)
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par baladinka »

Ils sont beaux ces Cylindropuntia whipplei !
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par baladinka »

Ils sont beaux ces Cylindropuntia whipplei !
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

Oui, baladinka, mais ne pas s'approcher trop près quand même ! Le fond du Canyon est loin, mais le bord est près !
JL
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par ericdumans »

> j'espère que vous ne m'en voudrez pas trop de cette manière plutôt erratique et désinvolte de reprendre ainsi mes péripéties !

Ah que non, d'ailleurs c'est ton sujet, tu adoptes le rythme que tu veux...
Tu sais ce que l'on dit : il faut faire durer le plaisir !
;-)
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

USA-Mexique 1984 (suite) :

Après plusieurs jours de voyage dans le désert d'Arizona,je
m'arrête devant un panneau insolite: « Site d'entraînement
pour les astronautes d'Apollo» : serais-je arrivé sur la lune 1 ...
-0110.jpg
Je suis tout simplement à proximité du Meteor Crater, là où
avant de marcher sur la lune, les astronautes ont étudié la
géologie des structures d'impact des cratères, et ont appris à
se déplacer dans un environnement presque lunaire.
Et si l'une des capsules spatiales des missions Apollo se
trouve là, en plein désert, ce n'est pas un hasard ; le seul
endroit où ils peuvent s'entraîner sur la Terre, est là, au
Meteor Crater, cicatrice béante d'une énorme collision entre
la Terre et une météorite de deux millions de tonnes ...
-0124.jpg
Voici 22 000 ans environ, au coeur de l'Arizona, alors que
les Indiens ne peuplaient pas encore le Nouveau Monde, un
gigantesque météore déchira le ciel, et, à une vitesse estimée
de plus de 70 000 km/h, percuta le sol de notre planète,
comme une explosion nucléaire. Le choc fut si terrible que
toute vie animale et végétale fut détruite dans un rayon de
160 kilomètres, et que les pierres mêmes changèrent de
forme.
Aujourd'hui, sur le plateau désolé, avec 180 mètres de
profondeur et 1 300 mètres de diamètre, le cratère le plus
célèbre du monde témoigne des forces qui assaillent notre
Terre, dont l'histoire commence à peine ...
Il est interdit de prélever quoi que ce soit à l'intérieur du
site: je vais donc fouiner aux alentours, pour finir par trouver, avec une technique toute personnelle,
des fragments métalliques de météorite (ferro-nickel), dont certains iront à
la Faculté des Sciences de Nantes ...
P1120296.JPG
Pour la première fois depuis que je voyage, je découvre un
serpent glissé sous le tapis de sol de ma tente, et il s'agit
justement du crotale cornu, peu agressif en vérité. Il aura plus
de chance que ses compagnons, et c'est réveillés ensemble
l'un par l'autre que nous déménagerons, et nous partirons
chacun de notre côté, sans importuner l'autre. Enfin, je dois
avouer que j'ai tout de même dû le déranger quelque peu
pour pouvoir le photographier. Mais il ne m'a témoigné
aucune agressivité, et je n'avais aucune raison de lui faire
quoi que ce soit.
JL-0124.jpg
Parfois, c'est un scorpion qui recherche un peu de compagnie...
-0340.jpg
J'arrive à Petrified Forest, où un groupe de touristes me
photographie; ils m'offrent du pain, du fromage, et une
pomme, avec une bière. Enfin un vrai repas. Autant dire
qu'avec la bière, je repars en zigzag, et tout joyeux !
Crac, la chaîne casse : première fois en neuf ans et demi,
mais il faut un début à tout. Je vais enfin pouvoir utiliser mes
maillons-attaches-rapides que je trimballe depuis le tour du
monde.
J'admire un paysage fatasmagorique, serpentant parmi un
dédale de blocs de pierres cylindriques, qui ont été des arbres
gigantesques. L'un d'eux dépasse les vingt-six mètres.
Il en existe principalement trois espèces: l'araucarioxylon,
le plus commun, rose, rouge à violet, très coloré ; le
woodworthia, noir, très rare, et le schilderia, gris. Il fait on ne
peut plus chaud, et j'ai bien des misères à avancer dans cette
forêt sans ombre.
USA-MEXICO 84-0340.jpg
USA-MEXICO 84-0059.jpg
USA-MEXICO 84-0330.jpg
USA-MEXICO 84-0343.jpg
Pour les Indiens Navajos, il s'agissait des ossements du
monstre géant Yietso, tué par leurs lointains ancêtres. Les
Indiens Paiutes croyaient qu'ils étaient les flèches géantes, les
éclairs pétrifiés de Shinuav, le Dieu-Tonnerre ... Et pour les
géologues, un monde végétal est devenu, par la magie du
temps qui passe, un monde minéral, des arbres-rochers, des
troncs-cailloux, une forêt de pierres, de quartz, d'agate et de
jaspe ... Témoins muets des changements qui font la Terre, le
souvenir de ces immenses forêts momifiées hantera le désert
encore longtemps ...
USA-MEXICO 84-0339.jpg
A suivre...
JL
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

USA-Mexique 1984 (suite) :

Dans les réserves, ont encore lieu en 1984, des cérémonies
rituelles. Sur le chemin de Ganado, des Navajos m'invitent à
l'une d'elles, à proximité du petit village indien de Klagetoh,
et m'embarquent dans leur pick-up ... Tout le monde est plus
ou moins ivre: c'est aussi la fête ...
Il s'agit d'une cérémonie traditionnelle ayant pour but de
chasser la maladie ... Les Navajos qui m'ont amené dans leur
camionnette me disent que je peux prendre des photos, et je
ne me fais pas prier !... Sans les voitures, j'aurais l'impression
d'avoir remonté un siècle ... Le shaman, ou homme-médecine,
a fait construire deux huttes, ou kivas, l'une pour préparer
des potions magiques à base de végétaux, l'autre pour soigner
les malades. Pendant ce temps, le feu sacré brûle...
USA-MEXICO 84-0094.jpg
Et bien
qu'invité par des Indiens membres de la tribu, c'est parce que
je suis blanc, et seulement à cause de cela que je serai chassé
par le sorcier dès qu'il m'aura aperçu. Il crie au sacrilège:
aucun homme blanc ne peut assister à une cérémonie rituelle,
et pire, faire des photos. On commence à me prendre à
partie : « Tu n'as rien à faire ici, sale Blanc ! Dehors, le
Blanc! »
USA-MEXICO 84-0095.jpg
L'alcool aidant, l'hostilité grandit, on essaie de m'arracher
l'appareil photo. Je tente de m'expliquer, de m'excuser, de
prendre à témoins ceux qui, involontairement, m'ont amené
dans ce piège. Eux aussi sont coupables au regard de leurs
frères ... Heureusement, Gitane est restée avec moi, à l'arrière
du pick-up ...
Le sorcier crie en anglais, car il veut visiblement que je
comprenne : « Tu es un mauvais esprit ! Tu troubles la
cérémonie! Tu dois partir! » ... L'agressivité atteint un tel
paroxysme que mes amis indiens mettent le contact, et
démarrent en trombe pour essayer de se dégager.

Nous ne devrons notre salut que dans une fuite éperdue ...
Sans un mot, dessaoulés, les Navajos me déposent sur la route
principale et repartent très vite, me laissant seul sur le bascôté.
J'ai la gorge sèche; pendant un instant, je tremble à la
pensée que les hommes, passablement éméchés, me
pourchassent pour me faire subir un mauvais sort ... Mais ils
ont apparemment abandonné toute idée de poursuite. J'en
serai quitte pour la peur !
On ne peut pas leur en vouloir : la civilisation des hommes
blancs ne leur a apporté que des maladies, la déchéance,
l'alcool. Mon ami indien Raymond a perdu sa jambe pendant
la guerre du Viêt-Nam. Il me disait désabusé: « Il ne nous
reste plus que le désespoir. » Ce sont toujours les Blancs qui
ont inventé des traités qu'ils n'ont jamais respectés.
-0295.jpg
On peut comprendre que des tribus se soient révoltées au
massacre de leurs familles, que les guerriers aient enterré le
calumet: « Nous ne voulons plus souffler des nuages de pipe,
pour une paix que nous désirons ardemment, mais qui
n'existe que dans nos coeurs. Les Blancs sont trop avides de
nos richesses ; ils sont comme le serpent, ils ont la langue
fourchue : leur bouche parle deux langages. Lequel est
bon ? ... »

Et dans les Trading Post indiens, où l'on admire les
photos de Red cloud ou Nuage Rouge, chef des Sioux, on lit
dans son regard la farouche détermination de ce peuple
persécuté pendant des siècles : « Les Blancs ont pris nos
terres, ils ont tué nos bisons, forcé nos enfants à aller dans
leurs écoles, et maintenant, ils voudraient essayer de nous
redonner quelque dignité ? C'est la seule chose que nous
n'avons jamais perdue. »
USA-MEXICO 84-0090.jpg
Tout au long du chemin, délaissant ma Gitane sur le bord
de la route, je ramasse des graines de cactus et de plantes
grasses pour ma serre et mes amis collectionneurs. Certains
fruits me donnent du fil à retordre, et la pince à épiler est
toujours utile, même pour retirer les aiguillons que je ...
collectionne dans les doigts ! Les sclérocactus, par exemple,
ont des fruits déhiscents, ils ne libèrent leurs graines que
lorsqu'ils sont secs. L'écorce des fruits est si fragile que, dès
que je les touche, ils éclatent, et les graines se dispersent sur
le sol. j'imagine alors une solution : je prends une petite
cuillère que je dispose le long d'une côte du cactus, et je fais
glisser les graines une à une dans la cuillère. Le gag: certains
pourront dire que j'ai ramassé mes graines de cactus ... à la
petite cuillère !...
sclerocactus_parviflorus__s__ysidro__nm___1_.jpg
Opuntia polyacantha, New-Mexico, USA 0218.jpg
Echinocactus polycephalus v. xeranthemoides, Lttle Col. River, Az.jpg
Navajoa fickeseinii, Az, USA b.jpg
Opuntia basilaris Az -0578.jpg
A suivre

JL
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  • laurent12
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par laurent12 »

Merci encore Joël, ce récit est toujours aussi prenant!
  • jllode
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Re: 18 janvier 1975-2025 50 ans de tour du monde à bicyclette et de cactus !

Message par jllode »

Merci, laurent12. C'est qu'il peut s'en passer des choses dans le désert, en trois mois et à bicyclette !

USA-Mexique 1984 (suite) :

Je pédale toujours dans la réserve des Navajos ... Le pays
indien ressemble à ses habitants : il est sauvage, et beau. La
Vallée des Monuments apparaît bientôt, grandiose et superbe,
dans son habit de poussière : pays de rochers et d'aigles, de
sable et de serpents, pays sculpté par le vent, opposant une
fière résistance aux éléments naturels, luttant avec l'énergie
des montagnes, pour survivre dans un paysage plat, morne, et
désolé, où les ruines de ces châteaux du désert se dressent,
immortels, dans le souvenir des hommes rouges. La vallée des
Monuments semble dédiée tout entière au courage du peuple
indien. Et quel édifice humain pourrait rivaliser avec elle? ..
En leur laissant cette contrée hostile et désolée, les Blancs
ont abandonné, ou plutôt rendu aux Indiens, le trésor le plus
fabuleux qui soit ...
USA-MEXICO 84-0282.jpg
-0136 Pluie estivale dans le désert d'Arizona, USA.jpg
USA-MEXICO 84-0288.jpg
-0650.jpg
USA-MEXICO 84-0291.jpg
Paysage de buttes-témoins, partie de montagnes russes,
journées torrides!
Des Suisses, rencontrés au Canyon de Chelly,
stoppent et me préparent un vrai repas : tomate, oeuf, lait,
yaourt, bref, un festin. Et je reprends la bicyclette : descentes
à 75-80 km/h, à faire peur, puis montées pénibles,
laborieuses, à pied.
Encore une voiture qui m'a aperçu, et qui freine : ce sont des Français ! Ils me donnent
rendez-vous à leur hôtel, à Bluff, une petite oasis de l'Utah,
quelques kilomètres plus loin. Cela me remonte le moral, je
marche mieux, et lorsque je le peux, je pédale plus vite. Avant
d'arriver au village, je crève. Les rustines sont mises à rude
épreuve, et ne tiennent pas avec la température qu'elles
doivent supporter ...
Mais les récompenses qui m'attendent à Bluff sont à la
mesure des difficultés : les Français m'attendent avec douche, big steak, crème glacée ...
Aujourd'hui, j'aurai enfin réalisé deux repas complets dans
une seule journée: record battu! Sympas, les Français!
Il s'agit de Mr Jean Tiberi, maire d'un arrondissement de Paris !
Je ne le connais pas, mais le juge sur sa gentillesse.

J'arrive à Teec Nos Pos, patelin sans café ni restaurant,
juste une épicerie où j'achète un litre de lait au chocolat, ma
gâterie favorite. Des Américaines essaient de remplir leur
caisse isothermique de glaçons. Quel gaspillage : il en tombe
de partout! Sans sourciller, je récupère ceux qui n'ont pas
trop de poussière, pour rafraîchir un peu mon eau de boisson.
Décontenancées, elles m'en donnent un peu ...
Sortir de Teec Nos Pos, ça veut dire encore monter à
pinces ! On prend son guidon et son courage à deux mains, et
en avant la grimpette ! Entre deux montées, je lis un peu, à
l'ombre de junipérus parfumés ; lecture saine et éducative :
« Cactus du Sud-Ouest des Etats-Unis ». Et je « drague » ...
Beaucoup de jolis yuccas, et des coryphanthas... Pschitt !
Crevaison à l'arrière. Paf! Crevaison à l'avant. Ça, c'est du Joël
Lodé tout craché : chambre à air française à l'arrière,
américaine à l'avant = deux systèmes différents = deux
pompes !...
USA-MEXICO 84-0019.jpg
Yucca sp San Ysidro NM.jpg
-0508.jpg
Heureusement, Shiprock n'est plus très loin, et le village de
mon ami indien Lee non plus. Il est situé au bord de la rivière
San Juan, dans la réserve Navajo dont il est un membre
éminent. J'installe ma tente à côté de son hogan, sous les
regards fascinés de ses neuf enfants, cependant que les
moustiques me dévorent 1...
Aujourd'hui, repos. Enfin, repos style Joël Lodé, c'est-à-dire
crapahutage dans les collines désertiques du NouveauMexique
pour y chercher des graines de cactus rares. La
femme de Lee est un ange : elle a lavé mon linge, et réparé
mon fond de pantalon ! Les autres Indiens ne m'ont pas
forcément accepté, du moins tolèrent-ils ma présence parmi
eux. Le fait que Lee leur ait expliqué que ma femme est
indienne n'a pas dû peser lourd dans la balance: je reste
blanc, sans être ... blanchi pour autant!
USA-MEXICO 84-0279.jpg
sclerocactus__coloradoa__mesae_verdae__habitat__nm_2004_001.jpg
À suivre... JL
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